Entretien avec Nicolas Bay (Le Pooint) : Ce que Marine Le Pen ferait de la présidence de l'UE

Nicolas Bay, eurodéputé RN, ébauche ce que seraient les deux mois de présidence tournante de l'UE de Marine Le Pen si elle devait l'emporter en avril 2022.

Que se passera-t-il si Emmanuel Macron est battu en avril prochain ? Dans l'hypothèse où Marine Le Pen serait présidente de la République, elle hériterait de la présidence tournante de l'UE pour les deux derniers mois (mai-juin 2022) jusqu'au 1er juillet. Un délai sans doute trop court pour modifier profondément le cap des affaires en cours. Mais l'élection d'une présidente de la République clairement souverainiste serait un bouleversement énorme sur la scène européenne. Un choc sismique en Allemagne, où le chancelier Scholz, à la tête d'une coalition avec les Verts et les libéraux du FDP, se situe à l'opposé des thèses du RN sur l'Union européenne. Nous avons donc interrogé l'eurodéputé Nicolas Bay, le meilleur connaisseur de la chose européenne au Rassemblement national, pour ébaucher ce que serait la présidence française de l'UE à la mode « RN ».

Le Point : Dans l'hypothèse où le Rassemblement national remporterait l'élection présidentielle, comment envisagez-vous d'animer les dernières semaines de la présidence française de l'UE (PFUE) ?

La présidence de l'UE est une position stratégique, mais, contrairement à ce que veut faire croire Emmanuel Macron, elle offre une marge de manoeuvre limitée. L'Union européenne avance toujours par de grands dossiers, qui nécessitent du temps pour être élaborés à 27. Nous ne prétendrons pas la changer du sol au plafond en quelques semaines, contrairement à la grandiloquence - électorale - d'un Macron qui parle de refonder les traités.

Cela dit, il en parle moins car la Conférence sur l'avenir de l' Europe a pris du retard. Pas sûr que le changement de traités soit à l'ordre du jour de la PFUE...

Quoi qu'il en soit, Emmanuel Macron a décidé de faire de cette présidence française de l'UE une grande opération de communication au service de sa campagne présidentielle et de son image personnelle. Il a même poussé la mégalomanie jusqu'à intégrer ses initiales « EM » dans le logo de cette présidence...

Si nous parvenons au pouvoir, ces précieuses semaines nous permettraient néanmoins de réorienter le positionnement français sur des sujets majeurs tels que les frontières, l'économie ou encore le fonctionnement. Nous pourrions alors affirmer les orientations que la France retrouvée portera au sein des instances européennes : de vraies frontières extérieures et le contrôle des frontières nationales, une contribution financière rééquilibrée, un pouvoir aux États plutôt qu'à la Commission et - c'est primordial - l'affirmation de l'Union comme une libre coopération de nations ayant en commun la même civilisation.

La France est un des piliers de l'UE, au sein de laquelle le mécontentement de nombreux gouvernements est de plus en plus palpable : pensons, par exemple, à la lettre commune de 12 ministres de l'Intérieur d'États membres réclamant des « barrières physiques » aux frontières pour s'adapter à la pression migratoire. Si nous exigeons des changements, non seulement nous ne serons pas isolés, mais nous les obtiendrons.

Sur la santé, sujet numéro 1 en ce moment, la France de Marine Le Pen se retirerait-elle de la commande européenne des vaccins ?

Il faut totalement repenser notre stratégie sanitaire. Emmanuel Macron joue sur les peurs pour imposer le Covid comme sujet principal de l'élection et poursuit son absurde stratégie du « tout vaccinal », qui a pourtant déjà montré ses limites. Il faut permettre la vaccination optimale des personnes à risque, celles qui sont susceptibles de développer des formes graves - les séniors, les personnes en surpoids ou souffrant de comorbidités - et, évidemment, tous ceux qui voudront être vaccinés, mais sans cet inique et inutile pass, qui va mettre au ban de la société des millions de Français.

Ce qui implique que nous n'avons pas besoin des milliards de doses commandées par Bruxelles, mal négociées, dans des conditions opaques et que nous payons au prix fort. Plusieurs pays ont montré que, seuls, ils étaient capables de négocier leurs doses de vaccin à un prix honnête. Pourquoi la France ne le pourrait-elle pas ? L'Allemagne continue de commander en son nom propre, par exemple, récemment encore, 80 millions de doses du vaccin Valneva.

La commande européenne n'était qu'une mise en scène d'une solidarité artificielle, totalement dispensable, qui s'est faite au détriment de nos intérêts.

Vous dites aujourd'hui que les vaccins ont été payés au prix fort. Or, quand on n'en avait pas, début 2020, la critique était inverse : les détracteurs de l'Union pensaient qu'elle n'avait pas payé assez cher les vaccins, raison pour laquelle elle était servie moins vite... La critique s'est effondrée depuis devant la réalité : l'Europe est le continent le plus vacciné et le premier producteur mondial. Faut être juste.

Je pense, pour ma part, que la commande européenne n'était qu'une mise en scène d'une solidarité artificielle, totalement dispensable, qui s'est faite au détriment de nos intérêts. Réduisons les coûts, réduisons le volume des commandes et ajustons-les à nos besoins réels.

Mais que fait-on de l'Afrique, dans ce cas ? Si on laisse les pays les plus pauvres sans vaccins, ils feront circuler le virus, multiplieront les variants et finiront pas nous les envoyer un par un, ad vitam...

Il faut bien sûr aider les pays d'Afrique à acquérir les vaccins dont ils ont besoin et faire en sorte qu'ils puissent en bénéficier à coût modique. Mais force est de constater que l'Afrique est moins durement touchée que l'Europe par le Covid, sans doute en raison de sa pyramide des âges. D'une manière générale, l'intérêt de l'Europe est d'apporter un soutien économique à l'Afrique et de contribuer au développement de ce continent - infrastructures routières, électrification, télécommunications, etc. -, mais toutes les aides doivent être conditionnées à un vrai contrôle des flux migratoires.

Sur le pacte vert, soutenez-vous Emmanuel Macron qui ne souhaite pas que le marché du carbone européen soit étendu aux transports et au logement car cela grèverait directement le budget des ménages ?

Il y a deux problèmes de fond. Tout d'abord, les ménages français sont absolument écrasés d'impôts. Nous avons un taux de prélèvements obligatoires qui frise les 45 % du PIB, l'un des plus élevés au monde. Il est évident qu'il faut cesser ce matraquage fiscal et épargner tant les transports que les logements, il faut réduire le nombre de taxes et réduire leur taux.

Mais ce marché du carbone aurait tout de même des conséquences puisque les produits importés coûteraient plus cher et impacteraient d'autant le budget des ménages. Sans réindustrialisation en Europe, sans production locale, ce mécanisme, même en exonérant les transports et le logement, ne pourra que peser lourdement sur les Français.

Ce qui m'amène au deuxième problème : le pacte vert est une folie qui tuera un peu plus notre industrie en imposant des normes totalement excessives (et donc autant de coûts supplémentaires pour nos entreprises, nos industries, nos agriculteurs, etc.), et ce, alors que l'UE est déjà la zone la plus écologique de la planète. C'est d'ailleurs particulièrement vrai pour la France. Je ne parle même pas du prisme « carbone », qui est l'alpha et l'oméga de ces discussions, alors que l'écologie réelle est bien plus complexe.

 

Macron et Bruxelles croient qu'ils peuvent imposer nos normes écologiques au reste du monde, qu'il faut montrer l'exemple et que les autres nous imiteront. Cette approche candide est un désastre absolu, comme le démontre la politique commerciale européenne qui érige le libre-échange en dogme intouchable. Le reste du monde se protège et nous livre une concurrence déloyale en piétinant nos normes. Il est indispensable de mettre en place un protectionnisme intelligent et une stratégie sérieuse de localisme. Un marché commun n'a de sens que s'il est efficacement protégé !

Vous êtes favorables à une Europe de la coopération. Justement, il existe des coopérations à géométrie variable, les PIEC. La France veut faire aboutir ces coopérations sur l'hydrogène, l'électronique, la santé et le cloud. Maintiendriez-vous ces projets ?

Le coeur de notre projet d'Europe des nations et des coopérations est la subsidiarité : tout ce qui peut être décidé et mis en oeuvre au niveau local doit l'être ; tout ce qui nécessite un niveau supérieur de décision et d'exécution peut être librement délégué. Les grands projets peuvent être menés ensemble par les pays qui le veulent. Tant qu'il n'y a pas de coercition ni d'uniformisation, mais des partenariats librement consentis par les États et bénéfiques pour tous, nous n'avons aucune raison de nous y opposer.

Ce modèle est donc l'exact opposé de la construction uniformisatrice « par le haut » imposée par Bruxelles, que Macron encourage chaque fois qu'il le peut. Les PIEC sont un bon modèle, nous voudrions qu'il y en ait plus ; Emmanuel Macron, lui, veut en faire des exceptions, lorsque le centralisme à marche forcée ne fonctionne pas. Sa logique est l'inverse de la nôtre.

Valérie Pécresse annonce qu'elle remettra en cause l'accord avec les Allemands sur l' avion de combat du futur et le char de combat, considérant que Dassault et l'emploi en France n'ont pas été assez défendus. Que feriez-vous de cet accord ?

Cet accord est une folie qui revient à transférer, sans la moindre contrepartie, nos technologies et nos compétences à l'Allemagne. Dassault est parfaitement capable de concevoir et d'assembler cet avion seul. Derrière l'accord se devine la naïveté de Macron qui est prêt à sacrifier les intérêts français car il croit pouvoir détacher l'Allemagne des États-Unis.

La doctrine militaire allemande n'a pas varié depuis des décennies : pour Berlin, la défense de l'Europe, c'est l'Otan. L'ancienne ministre de la Défense Annegret Kramp-Karrenbauer, ex-dauphine de Merkel, l'avait publiquement et sèchement rappelé à Macron. D'ailleurs, en avril 2020 encore, l'Allemagne achetait 93 Eurofighter et... 45 F-18 américains. La nouvelle coalition allemande est exactement sur la même ligne.

La plupart des autres pays européens achètent du matériel militaire américain au lieu de privilégier le matériel européen, pourtant souvent d'excellente qualité. La défense et l'autonomie stratégique européennes sont des chimères macronistes, dont personne ne veut réellement. Macron avait déclaré que l'Otan était en état de mort cérébrale, mais il n'en tire pas les vraies conséquences. Il faut totalement repenser l'alliance atlantique, qui n'a plus de sens depuis la fin de la guerre froide. Valérie Pécresse a beau jeu de dénoncer cet accord : sur le fond, elle s'alignerait elle aussi sur Washington, comme le fit Nicolas Sarkozy.

Il n'y a pas de bataille, de concurrence mémorielle en Europe, il n'y a que des nations et des peuples avec leurs identités, leurs mémoires et leurs traditions propres.

Quelle est la position du Rassemblement national sur le projet d'Emmanuel Macron de proposer à nos partenaires la mise en place d'un comité indépendant d'historiens pour créer un récit commun de l'histoire européenne et en finir avec les batailles de mémoire en Europe ?

Cette idée illustre parfaitement la vision politique de Macron. La nôtre est totalement différente : l'histoire est le fruit de récits nationaux, l'expression du ressenti particulier de chacun de nos peuples. Vouloir les abolir et les fondre dans un grand ensemble revient à nier le vécu de nos ancêtres, c'est une approche postnationale de l'histoire, qui fait fi du passé. Il n'y a pas de bataille, de concurrence mémorielle en Europe, il n'y a que des nations et des peuples avec leurs identités, leurs mémoires et leurs traditions propres.

La Grèce a-t-elle eu besoin de créer un « récit commun » pour gommer la rivalité historique entre Athènes et Sparte lors de la guerre du Péloponnèse ? Le récit commun est celui qui se construit aujourd'hui, mais sans oublier un passé fait de points de vue différents. Cette volonté de faire table rase du passé est inquiétante et trahit une conception du monde totalement déracinée.

Par ailleurs, ces « comités indépendants » sont souvent des usines à gaz, rarement indépendantes et au résultat contestable comme nous l'avons encore récemment vu avec le rapport Stora sur la guerre d'Algérie. Enfin, c'est la porte ouverte à l'élaboration d'un récit officiel, incontestable, orientant ou bloquant le travail des historiens en restreignant la liberté d'expression. Ça n'est pas ainsi que l'on doit appréhender l'histoire.

Le récit européen doit se fonder autant sur nos rivalités passées que sur ce que nous avons en commun, à savoir l'héritage culturel de la civilisation européenne, fille de la Grèce, de Rome et du christianisme, une sensibilité artistique qui nous est propre - représentation, polyphonie... -, des échanges scientifiques et économiques intenses, des combats parfois menés ensemble, et surtout un être au monde spécifiquement européen qui nous rassemble autant qu'il nous distingue des autres. Tout cela existe, dans chacune de nos nations et chacun de nos peuples : il ne faut pas le « créer », mais l'affirmer avec fierté.

Propos recueillis par Emmanuel Berretta